La Suisse souhaite être souveraine en matière d’IA. Ce souhait est compréhensible : l’IA est considérée comme une technologie transformatrice, qui marquera même peut-être son ère, recelant d’énormes opportunités. Dans le même temps, les fournisseurs des principaux modèles d’IA ont un immense problème de confiance.
Quelle que soit l’enquête, ils obtiennent de mauvais résultats. La situation géopolitique, dans laquelle l’action des grandes puissances est de plus en plus transactionnelle, a encore accentué cette dynamique. Mais qu’est-ce que la souveraineté en matière d’IA et comment l’atteindre ?
Dans le contexte politique, la souveraineté signifie garder le contrôle de ses propres actions. Dans le contexte de l’IA, cela signifie que ce n’est pas l’IA qui doit devenir souveraine (« IA souveraine »). Ce sont nos institutions, et au final le peuple, qui doivent rester capables d’agir, même à l’ère de l’IA.
Néanmoins, la capacité d’action ne suffit pas à elle seule. Il faut aussi avoir le choix entre de bonnes options. Quiconque n’a que de mauvaises options peut être souverain sur la forme, mais n’y gagne pas grand-chose. Il faut donc les deux : la capacité de décision et un large éventail d’options viables. Sur le plan institutionnel, la Suisse n’est pas en reste sur la première. C’est le second point qui est surtout déterminant. Et c’est précisément pour cette raison que l’appel à l’autosuffisance en matière d’IA ne va pas assez loin pour un petit pays. Celui qui a le choix entre de vraies alternatives dans des domaines essentiels est déjà souverain.
De quoi dépend la souveraineté en matière d’IA dans la pratique ?
Une utilisation judicieuse et souveraine de l’IA requiert plusieurs éléments centraux : les talents qui créent et utilisent des applications ; les modèles d’IA qui les pilotent ; les données qui les rendent utiles ; l’infrastructure sur laquelle tout fonctionne ; et l’énergie qui assure le fonctionnement général. Ces éléments ont un effet non pas additif, mais multiplicateur. Si l’un d’entre eux devient un goulet d’étranglement, c’est toute la souveraineté qui s’en trouve fragilisée.
En ce qui concerne les talents, la Suisse a de grands atouts. Le système dual forme une main-d’œuvre qualifiée de haut niveau et le site reste attrayant. Le plus grand danger réside ici dans la complaisance, qui se reflète également dans les débats budgétaires actuels dans le domaine FRI (formation, recherche et innovation). Les coupes dans ce domaine s’avéreront être une erreur stratégique.
La situation est plus difficile dans le domaine des modèles d’IA. Aujourd’hui, les principaux systèmes proviennent presque exclusivement des États-Unis ou de Chine. Le projet Apertus, que je soutiens fortement, ne dispose actuellement pas des ressources nécessaires pour faire face à l’élite mondiale. Néanmoins, il est extrêmement important d’un point de vue stratégique. Un modèle ouvert et transparent crée une base sur laquelle un vaste écosystème peut se construire, même hors de la Suisse. C’est ainsi que naissent les possibilités de choix futures.
En ce qui concerne les données, le tableau est mitigé. La Suisse possède des jeux de données de grande qualité, mais beaucoup d’entre eux sont fragmentés et difficiles d’accès. Des nouvelles bases légales telles que la LMETA (loi fédérale sur l’utilisation de moyens électroniques pour l’exécution des tâches des autorités) ont certes permis de progresser, mais la situation reste insatisfaisante, en particulier dans le domaine de la santé publique. En comparaison internationale, la Suisse n’en est ici qu’à ses balbutiements au niveau de la disponibilité des données personnelles.
Par infrastructure, on entend surtout les puces et les centres de calcul. Les principales puces d’IA proviennent presque exclusivement de fabricants américains, ce qui crée une vulnérabilité géopolitique.
Mais le marché fonctionne et la Suisse y a aujourd’hui accès. La question est de savoir si, à une époque où les économies sont devenues une obsession, elle réalisera les investissements nécessaires pour l’avenir dans ses propres capacités.
Enfin, l’énergie : tout ce qui précède ne sert à rien si l’énergie fait défaut ou est trop chère. Ce qui m’inquiète particulièrement, ce sont les besoins énergétiques de l’IA agentique, qui sont massivement sous-estimés. Si l’IA agentique permet certes de créer de la valeur, mais que l’énergie requise coûte trop chère, cette création de valeur s’établira ailleurs.
Ce qu’il faut faire
L’analyse montre que la marge de manœuvre de la Suisse est mise à rude épreuve dans plusieurs domaines de la chaîne d’approvisionnement IA. On peut en déduire trois conséquences.
- Premièrement, il faut des investissements substantiels sont nécessaires. L’infrastructure, l’énergie et les talents ne sont pas gratuits. Si, dans son interprétation actuelle, le frein à l’endettement empêche de faire les investissements nécessaires pour l’avenir, il devient un risque pour la souveraineté.
- Deuxièmement, Apertus a besoin d’un soutien plus large. Le projet est pertinent et important sur le plan stratégique, mais il est sous-financé. Il appelle des nouvelles formes de collaboration entre l’État, la science et l’économie pour qu’il puisse déployer son potentiel.
- Troisièmement, la Suisse nécessite un foyer pour les décisions technologiques sur le plan institutionnel. En d’autres termes : la Suisse a besoin d’un département de la technologie. L’IA concerne à la fois la formation, l’économie, l’énergie, la santé et la sécurité. Pour des raisons historiques, le thème de la technologie est toutefois aujourd’hui réparti entre différents départements. Tant que la responsabilité demeure aussi fragmentée, les décisions nécessaires seront prises trop tard et de manière trop peu, voire pas du tout coordonnée. La Suisse n’a plus le temps pour cela si elle ne veut pas perdre sa souveraineté à l’ère de l’IA.
A propos Marcel Salathé
Marcel Salathé est professeur à l’EPFL et codirecteur de l’EPFL AI Center. Il dirige le Digital Epidemiology Lab et a cofondé l’AMLD Intelligence Summit, l’une des conférences européennes leaders sur l’IA. Son livre «Kompass Künstliche Intelligenz est devenu un best-seller et est également paru en français sous le titre IA : COMMENT NE PAS PERDRE LE NORD ?. Ses recherches associent l’IA à la santé. Pendant la pandémie, il a participé au développement de l’application SwissCovid et a présidé le Programme national de recherche sur le COVID-19.